Rencontre avec un mort

Ces derniers temps je me suis passionnée pour Freddie Mercury. La musique de Queen me laisse de marbre, je la trouve lourde. Mais Freddie est à part. Qui s’essaie à ses chansons se ridiculise ; il a une voix tellement puissante et texturée qu’il arrive à donner de la densité à des paroles plates. Il a l’excès et l’aura scénique d’un chanteur d’opéra. Quand je chante, j’identifie d’ordinaire précisément la voix de l’interprète, et la sienne m’échappe. La rondeur du crooner se mêle indistinctement au growl du métalleux. Il ne chante pas seulement la note juste, mais décuple chaque chanson à la manière d’un musicien de jazz, changeant les lignes mélodiques, le rythme ou la hauteur des notes, retombant toujours sur ses pattes tant son oreille est fine et son vibrato rapide. Son premier album solo, enregistré à Munich en 83-85, ‘Mr Bad Guy’, est excellent. Très influencé par la musique disco et synthpop des clubs gay de l’époque, et même par Prince – que Mercury admirait et en qui il retrouvait la libido exubérante de sa jeunesse –, c’est un album infiniment personnel et mélodieux. Le titre ‘Love Kills’, coécrit avec Giorgio Moroder en 84, est du même niveau.

Le contraste entre cette carrière solo à peine éclose, marginalement connue, et la machine infernale de Queen suffirait à intriguer. Mais j’en ignorais tout et ce sont des extraits d’interviews de Freddie qui m’ont aimantée. Sa franchise, son impatience et sa répartie irrévérencieuse m’ont fait rire.

J’ai écouté, en premier, sa reprise du titre des Platters, ‘The Great Pretender’. Il la chante comme Elvis, voluptueusement. Tous les chanteurs ont un rapport jubilatoire, sensuel à ce qu’ils interprètent, et il est clair que cette chanson le galvanise. Sa voix colle à la mélodie et au texte. Il est ‘the great pretender’ : cette persona flamboyante par laquelle il se réinvente et dissimule autant qu’il sublime une partie de sa réalité biographique – son origine, son homosexualité… sa séropositivité quasiment certaine au moment de l’enregistrement. ‘The Great Pretender’ est entre-deux : il relance sa carrière solo quelques mois après sa dernière tournée avec Queen (‘The Magic Tour’), et le clip est tourné quelques semaines avant qu’un sida déclaré n’altère définitivement ses capacités. Ça fait son intensité : on y entend un point de bascule.

Le titre est jouissif, conquérant. Il sonne comme un ultime défi, ou déni : la santé de Freddie décline, écartant l’espoir d’avoir échappé au virus ; les deuils d’amants et d’amis se multiplient. Mais Freddie semble se dire prêt à embrasser son destin, pourvu que l’illusion reste en place.

Je ne pouvais qu’être séduite par ça. Cette chanson m’évoque une forme de désespoir joyeux, avec son brin d’irréalisme. Il reste au cerveau un leurre d’invincibilité au milieu du chaos et de l’angoisse. C’est le dernier soubresaut maniaque de Freddie Mercury. Je peux chanter ‘The Great Pretender’ avec la même jouissance. Étant passée toutefois par l’humiliation d’une gigantesque dépression, je la chante au dixième degré. Avec les dimensions cosmiques que Freddie Mercury lui a données, je la reprends en mémoire d’une partie de moi-même. On aime parfois une figure publique pour le deuil qu’elle nous fait faire une deuxième fois, tout en ranimant des affects et des passions éteints. Ses proches disaient de Freddie qu’il « inspirait » les autres, agissait comme un catalyseur. À la juste distance, c’était vrai sans aucun doute – de trop près il était dévorant.

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Freddie Mercury a une passion de la mise en scène, de l’outrance, et de cette surexposition de soi qui, mettant en gros caractères la vérité sur scène, ne la soustrait que davantage aux regards et à la prédation. C’est l’audace du grand timide, la pulsion exhibitionniste qui se fraie une voie dans la sublimation esthétique. Celui qui se surexpose, donne tout à tout le monde, se protège d’une intimité réelle. Il devient une propriété publique, mais s’assure une solitude bien gardée. FM le disait de manière limpide : sur scène il était « la chose » de milliers de fans, mais personne ne pouvait l’atteindre.

Matt Richards & Mark Langthorne, dans leur biographie Somebody to Love, relient cette répugnance à construire une intimité relationnelle à l’expérience du pensionnat. Freddie Mercury, né Farrokh Bulsara de parents parsis zoroastriens dans le protectorat britannique de Zanzibar, a étudié à la St Peter’s Boys School à Panchgani, en Inde, où il a été envoyé par ses parents, malgré lui, de ses 8 à ses 16 ans. L’isolement, que l’école valorisait, est devenu sa seule ressource. À en croire les témoignages de ses proches, et ses propres confidences, Freddie Mercury avait tous les traits d’une personnalité extrêmement polarisée, oscillant sans cesse entre repli narcissique, désir farouche d’autarcie et sentiments vertigineux de dépendance. Freddie disait de lui-même qu’il ne connaissait ni degrés, ni situations intermédiaires.

D’une loyauté inaltérable, et d’une générosité légendaire, il était tyrannique et possessif dans ses relations, créant autour de lui une véritable cour, transformant ses anciens amants en employés de maison, éparpillant l’amour qu’il donnait en de multiples relations, jamais exclusives, rarement égalitaires. Son fantasme lancinant d’amour absolu était d’autant plus moteur qu’il s’en protégeait.

Pour un tel caractère, le public est une aubaine ; être star, une nécessité. Revenant à mes marottes, j’ai à l’esprit ce qu’écrivait Hilde Bruch de ses patientes anorexiques : une fois maigres, elles pouvaient déambuler nues à l’hôpital, elles avaient perdu toute pudeur. La maigreur était cet habit d’acier qui les protégeait du cannibalisme des autres. L’anorexique est une variante du ‘great pretender’ ; l’anorexie mentale, une manière parmi d’autres de négocier un rapport intime avec la honte et l’effroi d’être découvert ; de se garder jalousement comme on garde un secret.

Ce qui m’a fascinée chez Freddie Mercury tient à ce contexte : comment a-t-il pu, les cinq dernières années de sa vie, dissimuler au public, et à la presse britannique carnassière de l’époque, un sida déclaré ? Quelles ressources psychiques a-t-il trouvées ? On dirait un sujet d’étude de Philip Roth. La narration d’une tragédie, bien sûr ; celle d’un déclin spectaculaire. Mais, surtout, la rencontre de deux éléments antagonistes : une star mondiale au sommet de son règne, offrant à des publics de 70 000 personnes une image méticuleusement calculée, défiant son passé, et une maladie fulgurante dans sa phase terminale, altérant drastiquement l’image du corps, le faisant littéralement pourrir vivant.

Est-ce une scopophilie morbide ? Ce n’est pas le principal. En de nombreux points, je m’identifie à la personnalité de Freddie Mercury. Je comprends intimement sa radicalité, sa complexité, sa relation jamais résolue avec son père, qui est un père du genre de celui de Kafka. Je comprends la manière dont la pulsion de mort rage chez lui, toujours voisine d’un instinct de conservation au moins aussi violent. Je comprends le naturel de son exubérance, si facilement choquante pour les autres, et sa propension au mutisme et à la timidité maladive à d’autres moments ; son inadaptation sociale et son charisme ; sa joie de chanter, évidemment. Je comprends la somme de ses contradictions de l’intérieur, en dépit d’une infinité de points de divergence ; nonobstant le fait que je ne suis personne, et lui Freddie Mercury. Et je me penche sur cette horrible conjoncture des années sida pour observer la réaction chimique de deux substances. Au fond j’ai simplement de la peine pour ce qui lui est arrivé. C’est une émotion qui me contrarie, je la trouve absurde. Je conjure la tristesse que m’inspirent ce corps supplicié et cette vie d’artiste inachevée par une avidité de connaissances.

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Le VIH supprime les défenses immunitaires ; à tous les niveaux il ôte toute carapace. Hervé Guibert écrit qu’il a senti son sang « mis à nu », « démasqué », « comme si un vêtement ou un capuchon l’avaient toujours protégé (…) et que quelque chose (…) les ait retirés » (À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie). Il se demande si ça se voit dans les yeux. Moi-même souvent c’est dans les yeux des malades que je cherche une clef. Avec l’émaciation, les yeux devenaient plus saillants, presque hallucinés. L’altération rapide des états de conscience conjuguée à la préscience de ce qui se passait dans le corps donnait aux visages une aura mystique. 

Bob White, un Américain séropositif désigné comme ‘ARC patient’ (AIDS-Related Complex, identifié à l’époque comme le stade pré-sida), venu à Paris bénéficier de la molécule expérimentale HPA-23, un antirétroviral développé par l’entreprise Rhône-Poulenc et les chercheurs de l’Institut Pasteur, décrit, dans une archive du milieu des années 80, le sida comme une affection insidieuse, imprévisible :

‘What I have seen in the US, is people slowly fading away. Until they’re like ghosts of who they were. If you could try to design a disease that would be the most horrible disease, this would have to be one of the candidates. Because it’s not as if it affects one part of your body, it can pop up anywhere in your body at any time. In your head, in your leg, in your arm, in your gut, in your back… in your eye. So you’re constantly alert, constantly watching yourself to be sure that you don’t have a new infection or that something else hasn’t happened.’

Le Dr Paul Volberding, un oncologue qui a fondé la première clinique dédiée aux patients atteints du sida, le Ward 86, en 1983 à San Francisco, décrit des patients qui deviennent des ombres :

‘Often the patient is young, often the patient, as I get older, is younger than I am. Younger than the doctors and nurses in the clinic. We see people who go from being very intelligent, conversant, friendly people to being shells of humans; people that become more and more demented, people who feel unable to go out in public, the stigma that they feel and the fingers pointing and the glances in public. In any number of ways this is just a horrible situation.’

Les malades, qui avaient 20, 30 ou 40 ans un an plus tôt, ressemblaient à des vieillards.

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Lorsque Freddie Mercury fait sa dernière tournée, le ‘Magic Tour’ de 86, il est totalement épuisé, souvent livide, avec des infections récurrentes à la gorge et à la langue. C’est probablement le moment où son angoisse culmine. Bien des patients témoignaient alors de ce que les années d’incertitude étaient plus cauchemardesques que le diagnostic.

Ce n’est qu’en 1987 qu’une biopsie sur une lésion confirme qu’il a un Kaposi, donc le sida. Il fait sa dernière scène le 8 octobre 1988 avec Montserrat Caballé, pour promouvoir son album ‘Barcelona’. En playback, parce qu’une candidose à la gorge l’empêche de chanter à la hauteur de son perfectionnisme. Il a le visage bouffi par les corticoïdes. Son médecin, Gordon Atkinson, révèle dans Freddie Mercury, This is the Real Life, un recueil de témoignages paru en 1992, qu’à ce stade, il est très gravement anémié (probablement une conséquence de l’AZT, seule molécule disponible en ces années, qui s’est avérée très toxique et n’est utilisée aujourd’hui que de manière ciblée). Il porte un maquillage lourd pour dissimuler les lésions du Kaposi dont quelques traitements (radiothérapie, chimiothérapie) ont atténué le relief et la couleur rouge-violacée. Lors de cette représentation, on le surprend par instants immobile, tête baissée, plongé dans un marasme profond. Il sait que c’est sa dernière scène. Montserrat Caballé le prend par le bras pour l’arracher à sa stupeur : il était à deux doigts de manquer le dernier refrain. Ce n’est plus le matador du Live Aid… En 1988, les soupçons font rage dans la presse et parmi ses amis. Il s’échine à les dénier. Il a choisi le secret, n’avouant son diagnostic qu’à une minuscule poignée d’intimes, ses employés de maison et son partenaire Jim Hutton, qui participeront au mensonge jusqu’à la fin. La version officielle est que ses années d’excès lui ont coûté des problèmes de foie.

Freddie a accès à des soins privilégiés, mais ceux-ci se limitent à maîtriser les infections opportunistes. Il consulte une équipe de spécialistes, entre autres le Dr Graeme Moyle, se rend à l’hôpital aux aurores ou bien très tard, pour faire des séances de soins ultraconfidentielles. Pour l’essentiel, il est traité chez lui, à Garden Lodge, sa maison de Londres, avec l’aide de son assistant personnel de douze ans, Peter Freestone, de Jim Hutton, et de son ex-amant et cuisinier, Joe Fanelli (celui-ci découvre bientôt qu’il est également séropositif, au stade sida). L’apparence de la normalité exige une maintenance lourde, impossible. Freddie ne consent plus qu’à de très rares apparitions publiques qui ne manquent jamais d’aviver les soupçons. À la surexposition voulue de la scène, du ‘great pretender’, succède l’horreur d’une traque continue.

Guibert écrit que parler du sida à ses amis, c’était rendre la maladie plus réelle, plus inexorable, c’était perdre tout pouvoir sur elle. Pour un tempérament contrôlant, parler d’un problème auquel il n’existe aucune solution est au mieux oiseux, au pire aliénant. Freddie Mercury espérait vivre dans le secret assez longtemps pour que la médecine mette au point un traitement. Sa hantise était de devenir un martyr et un porte-parole de la cause, à la manière de l’acteur américain Rock Hudson en 1985. Il ne voulait pas que les autres se délectent du spectacle de son effacement, à l’inverse de Guibert qui s’est livré aux regards. Ces deux voies ne reviennent-elles cependant pas au même ? Ne rien dire, c’était frustrer les journalistes ; tout écrire, c’était rester souverain, n’être pas seulement l’objet passif des regards, mais le sujet. Le tabou était garant de la survie psychique de Freddie ; Guibert, lui, ne se sentait vivant que lorsqu’il écrivait la vérité.

À quoi la différence de méthode tient-elle ? L’écriture se prête-t-elle davantage à la confession ? Pas nécessairement. Ce qui me vient est surtout que le sida était fulgurant, une fois enclenché : le souvenir d’une vie normale, bouillonnante, était si proche de l’apparition des premiers symptômes de la phase terminale que ses victimes en étaient métamorphosées, sans avoir eu le moindre espace pour métaboliser ce changement. Le sida concentre spectaculairement une expérience que nous faisons tous – peut-être de façon plus aiguë lorsque nous avons des dispositions mélancoliques – : le deuil d’une forme de vie qui est très proche, si proche qu’on la conjugue encore au présent psychiquement, même si elle est derrière soi. Il y a une coexistence étroite de la perte et de l’illusion interne que son objet est notre seule réalité, une réalité en suspens. En un mot, il s’agit du deuil, mais de celui qui est l’œuvre naturelle du temps ; un deuil diffus sans contours nets. Chez les sujets en bonne santé, il se résout pour partie dans l’intérêt pour l’avenir. Chez les malades du sida, il fusionnait avec le deuil anticipé de l’avenir.

Si Guibert a pu s’écrire comme un « cadavre vivant », c’est parce que l’écriture a créé en temps réel l’espace pour l’assimiler. Un espace ouvert pour deux deuils simultanés. Pour Freddie, la musique a peut-être rempli cette fonction, mais très progressivement, jamais frontalement.

L’autre différence entre eux est plus prosaïque : Freddie n’a jamais voulu être publiquement homosexuel. Il semble avoir vécu d’autant plus librement son homosexualité qu’il ne consentait jamais à ce qu’on la lui arrache comme un aveu. Que les gens se perdent en conjectures, ça l’amusait. Il brouillait les pistes en étant régulièrement au bras de son ex-fiancée, Mary Austin – à qui il a finalement légué la part la plus importante de sa fortune et de ses bénéfices futurs, alors qu’il n’a laissé qu’une petite fraction à Jim Hutton. Le livre de celui-ci, Mercury and Me, publié en 1994, peut être lu comme une tentative pathétique de s’établir comme le dernier partenaire légitime, une reconnaissance que Freddie lui a, de fait, soustraite officiellement. Jim est revenu sur ce livre à la fin de sa vie, avouant à Lesley-Ann Jones, désabusé, qu’il n’avait jamais été le grand amour de Mercury (ce à quoi personne ne pouvait prétendre de toute façon). Reste le caractère spectaculaire de ce testament, par lequel Freddie, qui considérait Mary Austin comme sa ‘common-law wife’, a fait d’elle l’une des femmes les plus riches du Royaume-Uni.

C’est, entre autres, ce qui faisait sa complexité : il ne s’est jamais départi d’un sentiment de piété filiale, voire de soumission devant le conservatisme de ses parents. Il s’est autorisé à être lui-même pour autant qu’il était loin d’eux – comme jadis au pensionnat –, loin du regard public par conséquent. Quand on le voit avec ses costumes de scène, qui étaient des références ouvertes à la culture gay, comme le look Castro clone, on a l’impression rétrospective d’une liberté qui était en fait toute relative.

Dans la dernière interview qu’il accorde à son ami et journaliste David Wigg, à Ibiza en 1987, il commente la façon dont l’épidémie du sida a affecté sa vie. Sans jamais avouer son diagnostic, il annonce qu’il s’est désintéressé du sexe, se perd en justifications :

‘Freddie, how has the AIDS thing affected you? – Well – Which is a very topical, magazines want me to… – No, no, which is yes, yes, but I mean I tell you, I, I have, listen, I’ve stopped going out or whatever, and, to be honest, I tell you, I’ve, I’ve almost become a nun, really yeah, it’s, it’s, I thought, it’s amazing, I learnt the very hard way, I thought sex was a very important thing to me, and I lived through sex and everything, and now I just realize how amazing, I’ve just gone completely the other way, you see, I’m one of those people, I can go black to white, you know, I don’t like intermediary measures, or anything, it’s quite easy for me to completely give up, you know, I, I can give up alcohol at the drop of a hat – Can you? – yes, yeah, and yes it’s frightened me to death, and I, I just, just, I, I, I have um, I’ve just stopped having sex.’

Je ne reproduis pas toute la réponse. Elle est déchirante, moins parce que Freddie a changé de vie – pourquoi pas ? –, que parce qu’il s’évertue à montrer patte blanche dans un article qu’il sait promis à un grand journal. La condamnation morale, pour laquelle l’épidémie fut une aubaine, les idées vaseuses de châtiment divin, contaminaient d’une façon ou d’une autre les victimes. Freddie Mercury ne pouvait pas s’empêcher de penser qu’il s’était autodétruit. C’est encore ce qu’on dit aujourd’hui, ce que le récit officiel et le livre de Mary Austin, A Life in Lyrics, confortent, et qui a culminé dans le film Bohemian Rhapsody. À chaque fois, je me demande comment des gens sérieux peuvent affirmer qu’une sexualité débridée, à une époque où il n’existait pas de nom pour un virus dont personne ne soupçonnait l’existence (la fin des années 70, le début des années 80), relevait du sabordage ou de l’autodestruction. La vie de Freddie Mercury n’était ni plus ni moins excessive que celle de la majorité des rockstars : il pouvait tout se permettre et il se permettait tout. Sans le sida, il aurait simplement renoncé à la cocaïne, à l’alcool, et peut-être à la cigarette pour préserver sa voix en vieillissant. Le cliché homophobe qui voulait que les homosexuels contaminés aient été en quelque façon des suicidaires-nés a la vie dure.

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Le plus tragique à mes yeux est qu’au moment où il a commencé à se sentir malade, Freddie était au sommet de sa liberté d’artiste, vivant à Munich au cœur de la culture gay underground, enregistrant aux studios Musicland, créés par Giorgio Moroder au sous-sol de l’immeuble Arabella, ses meilleurs titres en solo. Ce qui frappe dans ces titres est qu’y disparaît totalement l’ambition démocratique de la musique de Queen. Freddie ne cherche plus à écrire des chansons universelles, dans lesquelles tous les ploucs du monde peuvent se reconnaître. Il s’en tient à lui. À propos du single ‘Living on My Own’, qui est un diamant brut, il confie à David Wigg : ‘That song is not, it’s not dealing with people who are living on their own in, in, sort of basement flats and things like that, it’s my living on my own.’ Les aspects mélancoliques de sa personnalité, quoique vigoureusement dominés par ses élans maniaques et ses folies, s’expriment de manière vibrante. En 83-85, avant le Live Aid, Freddie semblait destiné à s’émanciper toujours plus, malgré l’échec commercial relatif de ‘Mr Bad Guy’. Avec sa mort, c’est la suite de cette carrière solo qui s’est évaporée, et non l’avenir de Queen. C’est, sans l’ombre d’un doute, le point le plus douloureux. C’est aussi ce que la légende a éclipsé.

Le dernier album de Queen, ‘Innuendo’, est nimbé d’une atmosphère de tragédie. Freddie chante sans souffle, ses graves imposants ont disparu ; sa voix de tête cristalline, qui compense le manque de puissance thoracique, plane au-dessus de la musique en s’étiolant.

Les titres posthumes, édités dans l’album ‘Made in Heaven’ en 95, incluent ‘A Winter’s Tale’, inspiré de la vue que Freddie avait sur le lac Léman depuis son appartement à Montreux. Sa voix y est belle, mais transperçante, surréelle. On croirait une voix de sorcier.

L’ultime prise vocale, ‘Mother Love’, est inachevée : trop épuisé pour chanter le dernier couplet, Freddie a quitté le studio, puis Montreux. Cette chanson enregistre, non l’adieu scénarisé au public, comme dans le clip de ‘These Are the Days of Our Lives’, mais la mort elle-même.

Aux derniers stades, Hervé Guibert perdait la vue. C’est l’objet de son journal d’hospitalisation, Cytomégalovirus. Le livre, paru en 1992, est posthume. Guibert est mort entretemps des suites d’une tentative de suicide à la digitaline.

De retour à Garden Lodge, après son dernier voyage à Montreux, Freddie perdait aussi la vue. Il a décidé l’arrêt complet de ses traitements, à l’exception des antidouleurs. Deux semaines après, le 23 novembre 1991, il annonçait publiquement qu’il souffrait du sida. Il est mort le lendemain.

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