Le corps

Quand j’étais jeune, j’étais relativement insensible à la douleur physique. Par contrôle mais aussi par indifférence volontaire du corps. Je me rappelle avoir entendu une patiente me dire en séance qu’elle n’avait rien ressenti en se fracturant le bras, enfant ; et elle reliait spontanément cette insensibilité à son vécu traumatique avec sa mère. L’habitude de gérer une quantité importante de douleur morale, psychique, au quotidien, devenait une habitude d’ignorer aussi les signaux du corps. De mon côté il est vrai que le même mécanisme opérait. Le corps ne m’importait pas, la douleur ne m’inquiétait que lorsqu’elle était contraignante et durable, mais je me hâtais toujours de faire en sorte qu’elle ne le soit pas (pensée magique qui avait son efficace). Ça me semblait facile. Les enfants victimes de violences trouvent facile de faire abstraction d’une douleur corporelle ; et peut-être y mettent-ils une certaine fierté.

De mon côté, j’allais d’ailleurs jusqu’à envier les gens qui se fracturaient quelque chose parce que je me disais que si j’avais un plâtre ou un stigmate un peu spectaculaire à exhiber, les gens me prendraient au sérieux. Malheureusement ça n’arrivait jamais : la vraie souffrance, celle qui atteignait tous les atomes de l’être en profondeur, restait invisible et incommunicable.

Avec les années, le corps est sans doute devenu le foyer de toutes les douleurs morales non dites, non élaborées, de la petite-enfance et de l’enfance. Le corps avait été, de toute façon, ce par quoi j’avais été vulnérable : il imposait une position dans l’espace, dont on ne pouvait s’échapper quand on vivait dans un huis-clos familial pervers. Adolescente, j’ai écrit des histoires fantastiques (grotesques au demeurant) ; l’une d’elle avait pour personnage central une bestiole capable de prendre la forme de n’importe quel objet du décor lorsqu’elle était menacée. Comme j’aurais aimé me transformer en lampe moi aussi, et admirer de là la bouffonnerie, la « folie privée » comme dit Green, des « adultes ».

Le corps était ce par quoi les autres avaient prise sur moi. Il pouvait être violenté, bien sûr. Il était poreux, surtout : il absorbait toutes les émotions intolérables, les dissociait de la vie psychique, les gardait à l’état brut quelque part, dissimulant toute plaie. Le corps était aussi le lieu de l’auto-détestation par excellence : un enfant humilié se sent d’abord honteux dans son apparence, même si c’est tout son être qu’il condamne. Le corps semble dégoûtant, malhabile, ridicule. Le corps est sale et traître : il porte la souillure ; il montre aux autres la bizarrerie. Tous les enfants maltraités ont une allure bizarre, quelque chose qui fait d’eux l’objet de railleries dans l’environnement social, scolaire. L’image devient ce qui échappe et ce qui trahit : aucune reconnaissance ni aucun amour de soi ne sont possibles en elle. Aucune évidence, non plus, ne fait coïncider les limites du corps avec les limites du soi : on se regarde dans un miroir comme une chose étrange, que l’on désespère d’être.

Au demeurant, quand, plus tard, l’apparence devient favorable, quand une jeune femme joue de son corps comme d’un instrument de pouvoir et de séduction, rien n’a changé. Il y a toujours la même dissociation, la même étrangeté ; le corps est simplement devenu instrumentalisable.

Exception notable à tout ce non-sens : petite, je chantais. Le chant était ma manière d’échapper à l’image fixe, l’image vue de l’extérieur. Quelque chose de l’âme perçait l’image pour se projeter au-devant.

Quand j’ai « trouvé » l’anorexie, j’ai eu l’impression d’avoir déniché la ruse suprême. La perte de poids transfigurait le corps ; c’était à la limite de la magie à mes yeux. Je pouvais avoir l’air d’être tout à fait autre. Je me voyais dans la glace et je me faisais l’effet d’une nouvelle personne, une personne qui n’aurait rien vécu de salissant. Qui n’avait pas ma fragilité narcissique profonde. Hilde Bruch a parlé de cette réaction étonnante des anorexiques : elles perdent leur pudeur. Le corps maigre est un corps qui n’a plus rien à dissimuler. Pourquoi ? Je ne sais pas exactement. La graisse semble loger quelque chose de honteux : c’est le féminin, le mou, ce qui est prenable, et ce qui prend de la place. Les os ne logent rien : ils sont ce qui ne se donne pas, ne peut pas être pris. Ils s’affichent et frappent le regard, peut-être ; mais ils résistent à son transpercement. Qu’il y a-t-il à scruter en transparence des os ? L’anorexie est une dérobade, une manière de flouer les autres et de se rendre opaque, illisible. C’est ce que j’aimais dans la maigreur. D’un coup, ce corps n’était le corps de personne. Personne n’allait découvrir quel être incapable, ou abîmé, j’étais.

Qu’est-ce qui met fin à l’anorexie ? Eh bien tout simplement la faillibilité du corps, le fait qu’à un moment il n’encaisse plus, et déraille. Comme il dégénère, il se met à trahir à nouveau : les vomissements le marquent ; il devient malade, etc. L’organique refait surface, et avec lui l’intime.

Quand je suis tombée enceinte, cela faisait des années que j’avais tout à fait cessé d’être anorexique. Essentiellement, j’avais trouvé mieux à faire que m’obséder sur mon poids, penser constamment à la nourriture. Je me rappelle qu’une ex anorexique résumait les choses ainsi : I have shit to do. Quand on trouve quelque chose de sensé, de stimulant – dans mon cas, l’étude, la recherche, l’écriture –, on n’a vraiment plus envie d’accorder une telle importance à la nourriture. J’avais du même coup désinvesti tout à fait la bouffe : de paradis d’abondance défendu, elle était devenue objet d’indifférence. C’est toujours le cas aujourd’hui : je mange parce que je dois manger, mais fondamentalement, je m’en fous.

Néanmoins, l’expérience de la grossesse, de l’accouchement, du post-partum, ont été un terrain exploratoire puissant, mettant à l’épreuve à nouveau mon rapport au corps. La grossesse, surtout, parce que mon corps m’a donné l’impression de faire n’importe quoi pendant plusieurs mois. Certes ce n’est pas n’importe quoi : c’est une organisation pour la survie et la croissance du fœtus. Mais dans les faits, qu’on le veuille ou non, cette organisation se fait au prix de la santé de la mère. Au-delà des images idéalisées de la grossesse, la réalité est une suite ininterrompue de perturbations physiologiques qui peuvent aller jusqu’à mettre en danger la mère : diabète gestationnel, prééclampsie, etc.

Je n’ai pas eu de graves problèmes de santé pendant ma grossesse, mais j’ai passé des mois à être immobilisée par de l’hyperémèse, et j’ai dû accepter les changements d’apparence les uns après les autres. J’ai vécu tout cela avec la seule ressource que j’ai développée dans ma cure analytique, et par expérience : la capacité d’endurance stoïque ; la capacité à ne pas taper du pied dès que quelque chose ne va pas. Je n’ai pas réussi à me dire que c’était une « belle » expérience. Pourtant Dieu sait si j’ai toujours eu un désir profond d’être mère, et si j’étais heureuse de le devenir enfin. Et Dieu sait si être mère a changé ma vie : un petit miracle – mais c’est un autre sujet.

Le corps de la grossesse est resté le lieu de l’impuissance, de la passivité subie. Je me félicite honnêtement d’avoir relevé le défi.

Mon idéal ce n’était déjà plus le contrôle de l’image ; mais que le corps soit l’absent. Qu’il me foute la paix. Que je puisse exister sans avoir à y penser. La grossesse l’empêche tout à fait puisque, pendant neuf mois, on n’existe pour ainsi dire que par son corps. C’est dans le corps que tout se joue (et il faut le protéger). C’est le corps que tout le monde voit. Le féminin paroxystique en plus, le féminin imposant. Une chose que je persiste à trouver laide en moi. Je me rappelle qu’on me disait que mon ventre était beau. Moi j’aimais les coups de pied de ma fille dans les côtes, tout ce qui dans le ventre faisait signe vers l’existence d’un nouvel être original, bien vivant. À part moi. Mais esthétiquement je trouvais ce gros ventre odieux. Quelque chose qui tenait de l’extrême limite où un corps peut aller pour donner la vie : une curiosité. Au mieux de ma forme je trouvais ce ventre émouvant.   

Et j’en viens à cette chose qui m’a surprise quand j’ai eu mal au moment de l’accouchement. J’ai eu mal seulement deux heures, mais intensément. Et je n’en parle pas du tout comme d’un événement traumatique, plutôt comme d’une chose qui m’a choquée. Avec le déclenchement, j’ai perdu les eaux, et, en l’espace de quelques minutes, les contractions se sont intensifiées et rapprochées. J’avais l’impression qu’on me broyait le corps de l’intérieur. J’avais du mal à respirer : toutes choses normales. Mais j’ai été choquée qu’une telle douleur soit possible et pas soulagée immédiatement par la péridurale – le service était surchargé. Et dans la douleur, je me rappelle avoir eu peur. Peur à chaque fois que je sentais la contraction revenir, parce qu’elle me donnait envie de crever quand elle atteignait son pic. Peur parce que je pensais finalement que ce n’était pas normal. L’association spontanée de mon esprit c’était : la douleur est trop forte, le corps n’est pas fait pour la supporter. Je crois que pendant toute la grossesse j’ai eu besoin de me rassurer, sans succès, à l’idée que « c’était prévu pour » : mais en fait, biologiquement, c’est faux que c’est prévu pour. Sans la médecine, les opportunités de rupture et de mort sont juste trop nombreuses. C’est pour ça que j’arrêtais pas de penser qu’il n’y avait rien de plus con que l’expression : « La nature est bien faite ». Aussi, dans la douleur finale, sans assistance médicale rapide, j’ai eu tout loisir de méditer sur le fait que mon corps n’était peut-être pas équipé pour supporter le choc. Et je crois que ça a été le pire.

J’avais peur et je me rappelle avoir dit à Max de rester près de moi : l’idée qu’il aille chercher mon chouchou que j’avais oublié dans la chambre, qui était à cinq minutes AR, me paraissait impossible. Fallait surtout pas que je reste seule le temps de deux ou trois contractions. Et j’y pense encore parce que ça m’a un peu scotchée, que je ne suis pas comme ça. Mon registre habituel c’est d’être seule quand j’ai mal, ou quand je vais mal. Alors je me dis qu’il y avait dans cette douleur quelque chose qui mettait en échec jusqu’à mon organisation psychique la plus stable, la plus enracinée : la métabolisation de la douleur dans la solitude.

Et je me demande toujours un peu pourquoi. Qu’est-ce qui est si terrifiant dans les entrailles souffrantes du corps ? Ce qui est obscur, invisible ? L’idée de la mort ? Ou peut-être le trop-plein de souffrance, qui sature tout l’être sans recours direct ? Probablement. Pourquoi l’absence de confiance dans le corps ? Pourquoi l’obsession de la faillibilité du corps ? Du danger ? À un moment, n’y tenant plus, je me suis mise à gueuler comme si je renonçais à tout orgueil. J’avais l’impression d’être une bête agonisante. Pour moi une autre entorse à l’habitude : celle de ne pas céder. Mais j’ai cédé, ce qui est très humain, en fait, plutôt un signe de normalité. Je me suis mise à gueuler « putain mais faites quelque chose, c’est pas possible » – exit le stoïcisme.

« C’est pas normal ce niveau de douleur » : aussi bien : allô, personne ne voit que ce n’est pas normal ? Qu’on ne peut pas raisonnablement laisser quelqu’un douiller comme ça ? C’est peut-être là qu’est le nœud psychique du problème : outre la situation patente, qui est une situation banale d’accouchement (je pense qu’il n’est pas rare que les services soient surchargés et que les anesthésistes aient du retard), outre la douleur physique, il y a le sentiment du scandale, tout subjectif. Mon accouchement ne m’a pas traumatisée, je le répète : je continue à le percevoir comme un bref passage pénible en vue d’une fin heureuse. Mais dans la douleur j’ai dû revivre un scandale ancien : celui de l’enfant abusé que personne ne voit. Qui sait que ce n’est pas normal – tous les enfants qu’on maltraite ont la conviction intime que ce n’est pas normal ; rien ne peut la leur enlever. Simplement les autres sont tellement absents, indifférents, aveugles, dans le déni, qu’on passe son enfance à hurler intérieurement qu’on va crever. Et toute cette rage tapie, rentrée, impuissante, pas un cri mais un râle bestial étouffé, un hurlement c’est le mot ; tout ça devient un truc angoissant au fond des tripes.

Ce qui fait qu’on se méfie du corps, c’est que le corps abrite une rage sourde. Et la rage, ça se fractionne, ça se décompose, ça se sublime peut-être, c’est moteur en tous ces sens. Mais personne ne veut se retrouver nez à nez avec de la rage pure, parce que, dans son entièreté brute, elle n’est qu’une puissance de destruction. 

De mon côté j’ai toujours eu de la chance : j’ai eu le chant, puis j’ai eu bien sûr des rencontres, toutes sortes de médiations, et enfin j’ai l’écriture. Ça me protège – ça me fait même croître là où je m’étais gelée. Mais mon corps c’est mon point faible – et, avec le temps, c’est le point faible de n’importe qui.

Quand j’ai peur de la maladie ou de la douleur, quand je suis passive, j’ai peur en fait que ma rage se déballe et détruise tout. Ou peut-être que j’ai peur qu’on l’étouffe à nouveau ? Le biologique est traversé d’affects. La rage c’est comme un virus qui détruirait l’immunité : il faut rendre la charge virale indétectable, la ramener à 0. Aucun enfant maltraité ne cesse un jour de faire ce travail, qui peut prendre des formes multiples. C’est comme ça, comme un ennemi intérieur avec lequel on n’a pas d’autre choix que de négocier. Et dans le meilleur des cas : de dialoguer, en savourant avec distance le comique de sa destructivité obtuse.     

Avec les années, je ne lui concède presque plus rien, à cette rage. Mais le corps est plus perméable à la rage que ne l’est la psyché. C’est ainsi que je comprends la qualité particulière d’une épreuve comme la grossesse pour une ex anorexique, ou pour quiconque a été abusé.

Leave a comment