J’avais envie d’écrire depuis un moment sur mon expérience passée avec les antidépresseurs, surtout leur utilité dans la rémission des TCA. J’espère que ça peut aider les personnes aux prises avec l’anorexie, la boulimie, et surtout le parcours de la rémission, de manière plus directe que ne peuvent le faire des textes techniques sur la question. J’avertis cependant sur le fait que mes propos ne sont pas totalement généralisables : ils retracent la manière dont mon corps a réagi à deux molécules différentes, aux doses à chaque fois les plus basses. S’agissant de ces médicaments, il y a toujours une cuisine individuelle.
Une chose qu’on dit rarement de la rémission de l’anorexie mentale, c’est qu’elle se traduit par une phase transitoire, assez longue – un an dans mon cas –, pendant laquelle le corps se rééquilibre à tous les niveaux (hydroélectrolytique, métabolique, etc.). Quand on a passé des années à jeûner ou à se faire vomir (généralement : les deux), le corps est détraqué. La réalimentation ne provoque pas seulement une prise de poids, mais toutes sortes d’effets périphériques : rétention d’eau, œdèmes, prise de graisse à des endroits inhabituels du corps (avant la reprise de la masse musculaire), signaux de faim et de satiété anarchiques. Le corps ne revient pas vite à son apparence naturelle. Il est bizarre, un peu difforme, même si tout cela reste relatif – rien de monstrueux, et bien souvent des changements que les autres remarquent à peine, mais qui n’échappent pas au regard scrutateur impitoyable de personnes tout juste sorties de leur anorexie.
Guérir de cette maladie est long mais, dans l’immédiat de la prise en charge biologique, c’est être brutalement confronté à des changements déstabilisants qui mettront des mois, ou davantage, à se résorber. Tout ça suppose de pouvoir augmenter considérablement, en un laps de temps très resserré, son seuil de tolérance à la variabilité de l’apparence et à tout ce qui, du corps, semble chaotique. Ce qui « devrait » être la finalité de la rémission est en fait exigé tout de suite.
L’autre défi, c’est que la rémission de l’anorexie mentale passe souvent par une dépression. Je l’avais dit à un ami psychiatre quand j’étais en stage d’observation à l’IMM, et il m’avait répondu : « Oui, mais ça, faut pas le dire », avec son humour caractéristique. Certes, dans un service comme celui-là, on ne peut pas le dire, et effrayer les patientes comme leurs familles. Mais c’est la réalité. L’anorexie est une défense de type hypomaniaque, narcissique et hyperactif – sur fond de dépressivité déniée. Guérir, c’est, en partie, lâcher cette défense et s’effondrer. Accepter de se reposer ; accepter de faire face à des vécus de deuil, de tristesse, qui n’ont pas été élaborés ni éprouvés depuis longtemps. Une chose est entièrement à inventer : la capacité à souffrir sans que ce soit un cataclysme. Le fait est que l’apprentissage de cette capacité fait difficilement l’économie du cataclysme.
Et j’en viens à la pertinence des antidépresseurs dans ce contexte, en prise limitée dans le temps. Bon moi c’était simple : mon anorexie avait déjà commencé à évoluer vers la rémission, en passant par deux choses : un épisode dépressif majeur (premier et dernier en date, dont j’ai mis six ans à me rétablir et qui m’a durablement transformée) ; une boulimie vomitive (cinq vomissements chaque jour, parfois plus). Deux choses qui signifiaient que le contrôle avait déjà foutu le camp. C’était, existentiellement, un vécu d’échec cinglant, et, thérapeutiquement si l’on veut, une amélioration et un assouplissement des défenses, déclenchés par un vécu de deuil impossible à expulser.
Mon excellent médecin de l’époque m’avait prescrit de la venlafaxine : un antidépresseur qui agit sur l’anxiété, qui fait dormir, et qui a la particularité de produire chez le sujet une forme d’équanimité. Il y a toujours la contrepartie : beaucoup de sommeil mais aussi des somnolences, un état pâteux, et une équanimité qui vire à l’indifférence. Mais quand on va très mal, ça reste redoutable d’efficacité : une relative indifférence vaut mieux que des ruminations infinies, surtout lorsqu’elles sont à thème suicidaire – le disque rayé typique du cerveau dépressif –, vaut mieux aussi que des pics d’angoisse à la limite du vivable (l’angoisse dépressive est une sorte de névralgie psychophysique torturante, pas juste un moment d’anxiété).
La venlafaxine n’agit donc pas comme un stimulant (en tout cas à la dose minimale), mais un calmant et un sédatif. Elle diminue la compulsion. Les crises alimentaires s’espacent puis disparaissent. Ça demande un peu de volonté, mais précisément la volonté redevient mobilisable là où elle était systématiquement mise en échec par le symptôme. Je me rappelle que je sentais la tension de la crise monter (toutes les personnes qui ont vécu des épisodes boulimiques connaissent ça), mais que j’étais trop fatiguée pour m’activer à quoi que ce soit d’une intensité pareille. Faire une crise de boulimie, vomir, tout nettoyer, ça réclamait une énergie folle. Avec la venlafaxine, j’avais la flemme (« avec mon yaourt rien à branler… »). Le temps se dilatait, je ralentissais.
Au départ, donc, je résistais un peu à chaque fois, et au bout de quelques semaines, je n’en avais même plus besoin : les crises s’étaient tellement espacées qu’elles étaient devenues absurdes. J’en venais même à me demander comment j’avais pu consacrer tant de temps et d’efforts à une activité aussi inepte (sans compter les milliers d’euros qui y étaient passés).
Ensuite, je dormais – j’avais l’impression de rattraper une dette de sommeil de vingt ans –, et c’était voluptueux. Mon univers, à ce moment-là, c’était : mon lit, mon chat, mes livres. Je ne buvais pas, je ne fumais pas, je n’étais plus ni anorexique, ni boulimique, ni dans le dur de la dépression : je lisais, et je vivais comme un moine. J’ai une disposition naturelle à l’ascétisme, mais là je l’avais portée à des sommets. J’étais devenue Épicure en personne.
L’idée d’une vie plus pleine et « opérationnelle » me semblait à des années-lumière, et c’était très bien. On voit ici la limite du traitement : la venlafaxine me faisait baigner dans un univers ultrarégressif, où j’avais presque un bonheur de bébé. Cette bulle m’était nécessaire un temps (dix-onze mois), mais j’en suis venue spontanément à la rompre quand je me suis sentie suffisamment solide pour ne plus prendre la pilule magique tous les matins.
Trois jours de syndrome de sevrage, c’est assez loin de ce qu’on se représente parfois. Je n’ai pas eu de rebond, pas de rechute dans la durée… Je n’ai plus jamais eu de crise, sauf épisodiquement pour le « fun », jusqu’à ce que ça me passe complètement. Concrètement, j’ai appris à vivre avec la tristesse, la déception, la frustration, la perte de certains idéaux… Et l’absence de la défense hypomaniaque face aux difficultés normales de l’existence, et face aux conséquences à long terme de traumas anciens.
Le point à retenir : pas la peine de jouer les héros quand on veut se sortir de la maladie. Il ne s’agit pas d’une démarche extrêmement volontariste – comme l’est justement l’anorexie mentale. Il faut des relais – une thérapie verbale, comportementale, pourquoi pas en association ; et au besoin une molécule. Cela ne supprime pas le travail psychique à engager (qui est tout le sel de la guérison) ; mais ça le rend praticable. Et c’est énorme. (Les psychanalystes qui persistent à voir d’un mauvais œil la prise d’un médicament par un patient, comme si ça allait nuire à la cure, comme s’il fallait travailler au vif de la pire angoisse néantisante, sont des fous et des irresponsables. Il y en a…)
J’ai eu une expérience moins heureuse avec la fluoxétine (Prozac), prise des années plus tard, moins parce que j’étais dépressive (je ne l’étais plus, seulement dysthymique à la rigueur) que parce que je voulais de la sécurité… Ça a eu un effet quasi stimulant (même si ce n’est pas, techniquement, un psychostimulant). Ça me faisait moins dormir, et ça me rendait gaie. Ça me désinhibait, ça supprimait la panique – comme dans le cas de l’Effexor –, mais, à la différence de celui-ci, ça me poussait à l’action. Ce qui était indissociablement un gain et un problème : l’action m’était beaucoup plus accessible… au prix de la réflexivité. Pour un tempérament kafkaïen comme le mien, pouvoir entreprendre et se lancer dans toutes sortes d’actions sans (trop) réfléchir et sans filets, ça vend du rêve. Mais, avec le recul, je dirais que ça rend un peu con.
J’ai pris cet antidépresseur après avoir démissionné de l’EN, de manière pragmatique : je voulais faire ma reconversion professionnelle sans flipper. Très efficace pour ça. Néanmoins, être joyeuse et insouciante tout le temps provoquait chez moi bien des doutes. Je fais mienne sans peine cette phrase du Journal de Kafka qui m’a toujours fait rire : « Un instant j’ai craint que l’enthousiasme ne m’emportât sans halte jusque dans la folie ».
J’ai donc aussi arrêté spontanément – et très facilement – cette molécule quand je me suis lassée d’être gaie. Et surtout parce que je me sentais freinée dans mon travail intellectuel. J’écrivais beaucoup, mais – et j’avais raison de le pressentir – j’écrivais mal. J’ai renié à peu près tous mes textes de cette période, que je trouve faciles et paresseux. En fait, pour travailler, j’ai besoin de la dureté de mon système d’autocritique, j’ai besoin de la sévérité de mon surmoi. Le Prozac s’attaquait directement à mes limitations surmoïques. Il est certain que ça rendait la vie plus légère ; mais quand on a fait de son cerveau l’instrument principal de son travail, ce n’est pas viable. Le surmoi n’est pas seulement persécuteur (pas besoin d’être familier de Freud pour le savoir) : il est aussi protecteur.
Deux expériences différentes des antidépresseurs. Deux usages circonstanciés, et limités dans le temps. La venlafaxine a réintroduit, chez moi, de la plasticité cérébrale, sans m’abêtir ni me dénaturer. On pense à tort que les antidépresseurs suppriment la faculté de mobiliser des ressources face aux duretés de l’existence : je l’ai dit, ils rendent surtout le travail possible. Je ne me suis jamais projetée dans une vie entière sous antidépresseurs ; j’ai toujours arrêté avec lucidité quand j’avais atteint ce que je considérais être la limite d’utilisation.
Il est indéniable qu’on peut guérir complètement d’une anorexie, et d’une dépression profonde. Il est tout aussi indéniable qu’on en sort avec des affects résiduels de tristesse, parfois une tendance dysthymique. Mais on touche là à la frontière du pathologique : on bascule dans une disposition qui est philosophiquement défendable (la perte vertueuse de certaines illusions), pas dans la maladie.

Lucian Freud, Annabel Sleeping, 1987-1988.
